Tribune : Un territoire connecté peut-il être réellement sobre et durable ?

Léo Bertin

Directeur des projets – Eridanis


Montée des eaux, départs de feu, tensions sur les réseaux, saturation d’équipements publics ou dérives de consommation… Dans chacun de ces cas, la même exigence revient : disposer de la bonne information suffisamment tôt pour pouvoir réagir au plus vite, car les situations à risque vont continuer à se multiplier. La donnée devient utile lorsqu’elle réduit le délai entre ce qui se passe sur le terrain et la capacité d’un service public à prendre une décision. C’est dans cette logique que j’aborde les projets TCD (Territoires Connectés et Durables).

Un capteur de hauteur d’eau, une donnée météorologique, une mesure de fréquentation ou un signal remonté par un réseau électrique prennent leur valeur au moment où ils permettent de qualifier une situation, d’identifier une priorité ou d’engager une intervention. La prévention des inondations l’illustre directement. Les dommages liés aux crues représentent plusieurs centaines de millions d’euros chaque année. Lorsqu’un système d’alerte permet d’anticiper une situation critique avec suffisamment d’avance, l’impact économique peut être considérable. La même logique s’applique aux incendies : la capacité à détecter un départ de feu dans les premières minutes conditionne directement l’étendue des dégâts et les moyens nécessaires pour intervenir.

Ce raisonnement vaut aussi pour les autres services publics :

  • Dans les déchets, la donnée permet de mesurer la fréquentation, d’identifier les saturations et d’ajuster les équipements.
  • Dans l’énergie, elle permet de repérer des consommations anormales, d’identifier des dérives et d’orienter plus rapidement les actions correctives.
  • Sur les réseaux électriques, elle permet de détecter des anomalies, d’ajuster les moyens et d’anticiper l’évolution des usages.

Et, pour moi, avoir une lecture avancée du territoire est le véritable point de départ d’un projet connecté. Chez Eridanis, nous commençons par identifier le besoin réel, les données déjà disponibles et l’information qui manque pour décider. Les capteurs, le réseau, la plateforme ou les traitements analytiques viennent ensuite, en fonction de ce besoin. Cette méthode permet de dimensionner le projet au plus juste et de déterminer le nombre d’équipements nécessaires, les zones à couvrir, la fréquence à laquelle les données doivent être remontées, le volume à conserver et les traitements utiles.

À partir de quand peut-on réellement parler de sobriété numérique ?

Probablement dès le dimensionnement du projet. Éviter le déploiement massif de capteurs dont l’usage n’a pas encore été démontré sur le terrain constitue déjà un premier levier. Un projet connecté mobilise nécessairement des ressources, depuis la fabrication et l’alimentation des équipements jusqu’au transport, au stockage et au traitement des données. La sobriété consiste donc à dimensionner ces ressources au regard de l’usage réel attendu.

Toutes les données ne nécessitent pas la même fréquence de collecte. Un système de détection d’incendie impose une temporalité très courte. Un suivi destiné à analyser l’évolution d’une consommation peut fonctionner avec des remontées beaucoup plus espacées. Réduire une fréquence de collecte de quelques secondes à plusieurs heures lorsqu’aucune décision ne nécessite davantage de précision modifie directement le volume de données transmis, stocké et traité.

Le même principe vaut pour la durée de conservation. Certaines informations doivent alimenter un historique long pour analyser une tendance ou entraîner un modèle. D’autres ne sont utiles que pendant une période courte, le temps de traiter une situation opérationnelle. Là encore, le dimensionnement doit partir de l’usage : conserver plus longtemps implique davantage de stockage, de traitement et de capacité d’infrastructure. Cette logique conduit naturellement à raisonner à l’échelle du système dans son ensemble. Une fois les besoins correctement dimensionnés, la mutualisation devient un autre levier de sobriété : un même réseau, une même plateforme ou une même infrastructure de données peuvent servir plusieurs usages et plusieurs métiers.

Comment faire évoluer le projet sans multiplier les infrastructures ?

Un réseau LoRa peut accueillir plusieurs usages sur un même territoire. Une plateforme de données peut, de la même manière, centraliser des informations multisources (eau, énergie, déchets, éclairage public…). À partir du moment où ces briques sont partagées, chaque nouveau projet peut s’appuyer sur une infrastructure déjà en place et il n’est donc plus nécessaire de recréer systématiquement un réseau, une plateforme ou une chaîne de traitement dédiée.

C’est tout l’intérêt de la mutualisation : elle permet de réduire les coûts d’intégration et de limiter la multiplication des infrastructures afin de construire progressivement un socle commun au service de plusieurs directions métiers.

Elle impose en contrepartie une exigence forte d’interopérabilité, puisque les données issues des capteurs doivent pouvoir rejoindre celles des logiciels métiers, des bases patrimoniales ou des sources ouvertes. Elles doivent être suffisamment documentées et structurées pour être réutilisées dans plusieurs applications.

Chez Eridanis, nous intervenons sur la création d’une continuité entre des sources hétérogènes et les usages métier qui doivent en découler.

La plateforme de données, chez nous Ouranos, joue clairement un rôle central : elle ne se contente pas de centraliser des flux, elle permet de donner un contexte réel aux informations, de les historiser, de les agréger et de produire des indicateurs adaptés à chaque métier. Le croisement des sources devient particulièrement important quand on cherche à aller plus loin que la supervision. Dans cette continuité, on peut parler d’intelligence artificielle, qui nécessite un socle de données suffisamment fiable et un problème clairement défini : détection des signaux faibles, identification des comportements atypiques, prédiction d’une défaillance…

Les usages présentés autour du réseau électrique illustrent bien cette logique. La donnée peut être mobilisée pour détecter des défauts fugitifs, ajuster plus précisément les moyens de secours, identifier des anomalies résiduelles après une remise sous tension ou encore anticiper les zones du réseau qui devront absorber de nouveaux usages, comme les véhicules électriques ou les pompes à chaleur. Dans chacun de ces cas, la donnée permet d’affiner la décision et d’engager une réponse mieux adaptée à la situation observée.

Et cette même logique peut être transposée aux autres infrastructures territoriales : plus un territoire consolide ses historiques, structure ses données et documente son patrimoine, plus il augmente sa capacité à développer des modèles prédictifs pertinents. Notre rôle est d’en maîtriser la progression. Chaque nouvelle couche technologique doit correspondre à une fonction identifiée dans la chaîne de décision. Une donnée supplémentaire doit répondre à une question. Un capteur supplémentaire doit produire une information utile. Un traitement supplémentaire doit améliorer une capacité d’analyse ou d’action. Cette exigence rejoint directement la question du retour sur investissement.

Comment mesurer la valeur produite ?

Évidemment, le retour financier est important, notamment dans un contexte de tension où les collectivités doivent arbitrer des budgets de plus en plus contraints. Or la valeur des projets TCD ne peut pas être considérée en économie immédiate, on visera plutôt le long terme : dommage évité, intervention plus rapide, une ressource mieux préservée, temps agent réalloué… La prévention des risques environnementaux constitue un cas particulièrement clair. Lorsqu’une détection plus précoce permet de limiter les conséquences d’une inondation ou d’un incendie, le bénéfice dépasse largement le coût du système numérique qui a produit l’alerte. C’est cette lecture globale qu’il est nécessaire de considérer. La consommation d’un réseau, d’un data center ou d’une plateforme doit être mise en regard de ce que le système permet d’économiser, d’éviter ou d’optimiser sur l’ensemble du territoire.

Pourquoi l’expertise terrain reste-t-elle déterminante ?

La qualité d’un projet dépend aussi de la manière dont il s’insère dans le travail réel des équipes. Les agents connaissent les contraintes réelles de leur métier. Ils savent quelles informations leur manquent, quelles décisions sont difficiles à prendre et quelles procédures ralentissent leur action.

Leur expertise est nécessaire dès la conception et cette logique vaut également du côté des usagers. Un dispositif sera d’autant mieux adopté qu’il reste simple à comprendre et cohérent avec les pratiques existantes. L’exemple du QR code appliqué aux déchetteries l’illustre bien : avec un outil relativement simple, il devient possible de suivre la fréquentation, d’identifier les périodes de tension et d’adapter le fonctionnement du service, notamment lors de fortes chaleurs. Ma conviction : les dispositifs les plus efficaces sont ceux dont le fonctionnement reste compréhensible et compatible avec les pratiques existantes. Cette vision, je la retrouve dans l’intégralité de notre action chez Eridanis. L’expertise terrain est primordiale dans le développement de nos solutions, car c’est ce qui nous permet de fournir des outils réellement adaptés aux besoins et exploitables par les équipes terrain.

Conclusion

Comment définir un territoire connecté et durable finalement ? Tout simplement par sa capacité à utiliser la donnée avec précision.

Concrètement, commençons par demander aux équipes de quelle information elles ont besoin pour mieux agir et organisons le projet autour de cela. On collecte ce qui est utile, au rythme nécessaire, avec les moyens adaptés. Et lorsque plusieurs usages peuvent s’appuyer sur les mêmes réseaux ou les mêmes plateformes, on les mutualise. C’est ainsi qu’un territoire devient aussi plus sobre : en évitant de déployer des équipements sans usage identifié, en limitant les flux inutiles et en s’appuyant autant que possible sur des infrastructures déjà en place.

Si, en tant que territoire, vous savez précisément pourquoi vous collectez une donnée, à quoi elle sert et comment elle améliore concrètement votre capacité d’action, alors vous pouvez déjà considérer que vous êtes avancé sur la voie d’un territoire connecté, durable et sobre.

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