Observer, comprendre, agir : comment la donnée transforme la gestion de l’eau

Découvrir une fuite ou une surconsommation en recevant sa facture d'eau : c'est encore, pour beaucoup de collectivités, le mode de détection par défaut. L'information finit par arriver. Elle arrive simplement trop tard pour qu'on puisse en faire quoi que ce soit.

Cette difficulté tient d'abord à la nature de la ressource. Alexis Semmama, directeur général d'Eridanis, le rappelait lors de la table ronde consacrée à l'eau à la Biennale des Objets Connectés, le 24 juin 2026 : l'eau est la seule ressource non produite par l'homme qui se déplace dans l'air, sur terre et sous la terre, sans aucun contrôle. Un territoire est tributaire de ce déplacement. Il se retrouve alors dans trois situations possibles : il n'y a pas assez d'eau, il y en a trop, ou elle n'est pas au bon endroit.

S'y ajoute une habitude installée. Pendant longtemps, la ressource a été considérée comme abondante, observait Aurélie Colas, déléguée générale de la FP2E. Or la considérer comme abondante, c'est ne pas la compter, ne pas la modérer, ne pas la recycler. Les épisodes de sécheresse, les arrêtés préfectoraux et les tensions sur la qualité ont changé la donne, mais l'outillage de mesure, lui, n'a pas suivi partout au même rythme.

D'où une question préalable à toute décision : que faut-il savoir, exactement ? Où se trouve l'eau, qui l'utilise, dans quelles proportions, comment son niveau évolue, ce qui circule vraiment dans le réseau — et à partir de quand il faut intervenir plutôt que continuer à surveiller.

« C'est toujours la même démarche, quel que soit le sujet, quel que soit le milieu : j'observe, je comprends, j'agis. Sans ça, ça ne marche pas. »

Observer : rendre visible ce qui se passe sur la ressource et sur le réseau

L'observation de l'eau prend des formes différentes selon ce que l'on cherche à savoir. Les compteurs communicants disent qui utilise de l'eau, quand et combien. Les mesures de cuve et de niveau disent où elle se trouve, en quantité insuffisante ou excessive. La sectorisation, le suivi de la qualité, le suivi des équipements, l'observation de la ressource en milieu libre comme en milieu confiné ou encore l'anticipation des crues complètent le tableau : Astrid Voorwinden, directrice des études d'InfraNum, en recensait une dizaine de cas d'usage dans le groupe de travail que la fédération a consacré au sujet.

Le point commun de ces mesures n'est pas la technique employée. C'est la question posée en amont : qu'est-ce que cette information permet de voir que la collectivité ne voyait pas auparavant ?

Joffrey Boutoille, directeur général des services de Haute-Saône Numérique, résume l'apport des objets connectés en un mot : mesurer. Avec des capacités qui n'existaient pas jusqu'alors, et surtout des mesures mutualisées, partagées, qui remontent ensuite dans une plateforme unifiée. Le syndicat suit ainsi les consommations, mais aussi le suivi électrique des installations, le niveau des réservoirs et celui des nappes phréatiques. Certaines collectivités lui demandent d'aller plus loin, jusqu'à la gestion technique des bâtiments ou l'anti-intrusion dans les ouvrages. Chaque mesure ajoute une pièce au tableau.

Reste ce qui, par nature, ne se voit pas. Une fuite enterrée sur une canalisation posée il y a quatre-vingt-dix ans ne se signale pas comme un lampadaire en panne. Elle peut durer des mois. À l'échelle nationale, on estime que 30 à 40 % de l'eau se perd dans les canalisations. Le chiffre déplace la question, et Alexis Semmama la pose frontalement : peut-on vraiment parler de manque d'eau quand une part aussi importante de la ressource est perdue sous terre avant même d'arriver au robinet ?

Rendre visible cette perte est un métier en soi. Sondes acoustiques, détection de vibrations, détection d'humidité, algorithmes d'analyse : plusieurs approches coexistent pour localiser ce qui échappe au regard.

Mesurer n'est pas encore comprendre.

Comprendre : une donnée seule raconte rarement toute l'histoire

Un niveau baisse. Une consommation augmente. Un débit s'écarte de ce qui était attendu. Ce sont des constats, pas des explications.

Une même hausse de consommation ne se lit pas de la même manière selon le contexte dans lequel elle survient. Pendant un épisode de forte chaleur, elle peut être normale. Sur un bâtiment scolaire fermé pour les vacances, elle ne l'est pas. Juste après une intervention sur le réseau, elle interroge le chantier autant que l'usage. Et lorsqu'elle progresse régulièrement depuis plusieurs semaines sur le même équipement, elle ressemble à une dérive. La mesure est identique dans les quatre cas. La décision qui en découle, non.

Pour trancher, il faut d'autres informations : l'historique du point de mesure, les données météorologiques, la position exacte dans le réseau et dans le SIG, les travaux réalisés, les caractéristiques du patrimoine, parfois des données métiers propres au service.

Ces informations existent presque toujours déjà. Le problème est qu'elles sont dispersées, et elles le sont d'abord parce que la gestion de l'eau l'est. Quand Haute-Saône Numérique a lancé son étude départementale en 2022, le syndicat a découvert 231 unités de gestion de l'eau sur son seul territoire. Autant d'organisations, de pratiques et de systèmes d'information qui coexistent sans se parler. Chaque donnée y est exacte dans son coin. Aucune ne suffit seule à expliquer ce que l'on vient d'observer.

C'est ce travail de rapprochement qu'Eridanis mène auprès des collectivités, sur l'eau comme sur l'énergie — les deux seuls sujets qu'Alexis Semmama dit retrouver systématiquement dans tous les territoires où l'entreprise intervient, du nord au sud de la France jusqu'aux territoires ultramarins. Sa plateforme, Ouranos, agrège des flux d'origines différentes — capteurs, logiciels métiers, systèmes d'information, SIG, fichiers — pour qu'une mesure puisse enfin être lue à côté de celles qui l'expliquent. L'enjeu n'est pas d'afficher davantage d'indicateurs sur un même écran. Il est de reconstituer un contexte.

Alexis Semmama parle de plateformes capables d'agréger une information « multi-sources, multi-types et multi-facteurs ». Ce qu'on en attend, au-delà de la visualisation en temps réel, ce sont des réponses prospectives : où l'eau va-t-elle se trouver ? Comment va-t-elle se déplacer ? À quelle vitesse un niveau peut-il monter, descendre, ou disparaître ?

Haute-Saône Numérique, avec qui Eridanis travaille sur ces sujets, a traduit cette logique dans ses choix d'architecture. Le syndicat n'a pas voulu d'un outil dédié à un seul cas d'usage : il a déployé d'emblée une plateforme généraliste de la donnée territoriale, où l'eau cohabite avec le SIG départemental mutualisé et les applications métiers, du SPANC au système d'information routier patrimonial. Cette proximité ouvre des lectures nouvelles. Joffrey Boutoille cite la possibilité de corréler la qualité de l'eau avec des phénomènes météorologiques, et évoque à terme des jumeaux numériques capables de modéliser différents scénarios.

La valeur n'apparaît donc pas parce que l'on dispose de plus de données. Elle apparaît quand les données cessent d'être regardées séparément.

Encore faut-il pouvoir s'y fier. Astrid Voorwinden résumait en trois objectifs ce que visent les cas d'usage étudiés : améliorer la connaissance du réseau, intervenir plus efficacement, et réaliser des économies — de ressource, mais aussi de consommation électrique sur les pompes, de déplacements et de temps pour les agents. Elle rappelait aussi la condition qui commande tout le reste, des jumeaux numériques à l'intelligence artificielle : des données de qualité, qualifiées et fiables. Une décision ne vaut jamais mieux que les informations sur lesquelles elle repose.

La donnée est le cœur d’une smart city. Elle permet de mieux comprendre le territoire, de suivre son évolution et d’appuyer la prise de décision sur des éléments concrets plutôt que sur des impressions isolées.Dans une ville classique, chaque service peut fonctionner avec ses propres outils : voirie, énergie, eau, bâtiments, mobilités, propreté urbaine, sécurité, environnement ou relation citoyenne. Le problème apparaît lorsque ces informations restent cloisonnées. La collectivité dispose alors de nombreuses données, mais sans vision transversale.La supervision centralisée répond à ce défi. Elle permet de regrouper les informations issues de plusieurs domaines dans un tableau de bord unique. Les équipes peuvent visualiser l’état d’un bâtiment, d’un réseau, d’une infrastructure ou d’un service, suivre les alertes, comparer les indicateurs et coordonner leurs interventions.Cette vision d’ensemble aide les collectivités à gagner en efficacité. Elle permet aussi de mieux partager l’information entre les services, les élus, les partenaires et les opérateurs du territoire.

Agir : de l'alerte du matin à l'arbitrage budgétaire

La troisième étape se joue à trois niveaux, qui ne mobilisent ni les mêmes personnes ni les mêmes horizons de temps.

Le premier est immédiat. Une anomalie est détectée, une alerte remonte, un agent vérifie puis intervient. La gestion à distance fait gagner en réactivité en cas d'urgence et évite des déplacements coûteux ou difficiles à organiser. Une alerte n'est utile que si quelqu'un sait ce qu'il doit en faire : le paramétrage des seuils et la définition de qui reçoit quoi comptent autant que le capteur lui-même.

Le deuxième relève du pilotage. Comparer des sites entre eux, suivre l'évolution des consommations sur plusieurs mois, repérer des dérives lentes, hiérarchiser les secteurs à traiter. Les débits en donnent une bonne illustration : quand une régie suit les volumes à différentes jonctions de son réseau, l'écart entre ce qui entre et ce qui ressort révèle ce qui manque. Alexis Semmama compare cette analyse à un puzzle. Aucune pièce ne donne la réponse ; leur assemblage, oui.

Le troisième est stratégique. C'est le moment où l'on remonte du niveau technique et opérationnel vers les dirigeants et les élus.

« Où est-ce que j'interviens, où est-ce que je mets du budget, et où est-ce que finalement je décide de cibler mes actions sur ces réseaux d'eau ? »

Il ne s'agit plus de mesurer un débit ou de traiter une alerte, mais de prioriser l'action publique. C'est ainsi qu'Alexis Semmama décrit la dernière étape de sa démarche : restituer aux décideurs ce qui se passe aujourd'hui, les scénarios qui se dessinent et les options qui s'offrent à eux, pour qu'ils puissent trancher.

La même chaîne de données sert donc l'agent qui interviendra demain matin, le gestionnaire qui surveille son réseau au quotidien, et l'élu qui doit choisir où investir dans dix ans.

Carcassonne : ce que donne la démarche appliquée dans la durée

Régis Banquet, président de Carcassonne Agglo et vice-président d'Intercommunalités de France en charge de l'eau, a raconté un choix fait bien avant que le sujet ne devienne courant. En 2017, l'agglomération négocie une délégation de service public. Il demande qu'elle porte non pas sur le tarif de l'eau, mais sur la digitalisation de l'ensemble des sujets liés à la ressource.

Quelques années plus tard, l'outillage est là : compteurs intelligents, capteurs de détection de fuite, intelligence artificielle pour identifier les réseaux qui approchent de l'obsolescence et qu'il faudra renouveler, drones, et jusqu'à des chiens capables de repérer une fuite à deux ou trois mètres sous terre. Mais ce n'est pas sur cet inventaire qu'il insiste.

Ce qu'il regarde, dit-il, c'est le résultat. La ville de Carcassonne atteint 91 % de rendement et économise un million de mètres cubes d'eau par an. À rapprocher des 30 à 40 % de pertes constatées à l'échelle nationale, l'écart donne la mesure de ce qui se joue. Régis Banquet le relie à une vision de moyen et long terme : disposer des outils pour cibler les travaux et protéger la ressource.

L'exemple dit bien où se situe l'enjeu. Il n'a jamais été d'installer un compteur intelligent parce que le compteur intelligent existe, ni d'ajouter un tableau de bord à ceux qui existent déjà. Il est de savoir où regarder, de comprendre ce que l'on voit et de décider où agir.

Commencer par la décision, pas par la technologie

Aucun territoire n'aborde ce sujet dans la même situation. Certaines régies gèrent vingt ou trente compteurs, d'autres en suivent vingt mille ou trente mille. Leurs besoins n'ont rien de comparable, et Haute-Saône Numérique adapte son approche à la maturité de chaque gestionnaire : plus l'instrumentation du réseau est fine, plus la plateforme doit être capable d'ingérer ces données et d'en faire quelque chose d'utile.

Ce qui rend la démarche accessible, c'est qu'elle ne suppose pas de tout transformer d'un coup. Le premier déploiement opérationnel de Haute-Saône Numérique portait sur 36 compteurs d'eau, dans une seule commune — mais toute la commune. « On commence modeste, mais l'idée, c'est de commencer », résume Joffrey Boutoille. Le premier pas coûte ; ensuite, cela avance.

Le facteur limitant n'est d'ailleurs pas technique. Antoine Thuillet, responsable d'exploitation à Manche Numérique, a déployé un réseau LoRaWAN sur un EPCI complet, Saint-Lô Agglo, avec 35 passerelles : en six mois, 20 000 objets déclarés sur le réseau, dont plus de 95 % remontent effectivement des données. Sur sept intercommunalités, une seule a été couverte en trois ans. Ce qui prend du temps, ce sont les projets à mener acteur par acteur, et le double travail de conviction qu'ils supposent — auprès des techniciens, auprès des élus. Si l'un des deux n'adhère pas à la démarche, elle ne se fait pas.

Il n'existe donc pas d'architecture à déployer partout à l'identique. En revanche, tout le monde peut commencer par les mêmes questions. Qu'ai-je besoin de voir ? Qu'ai-je besoin de comprendre ? Quelle décision dois-je pouvoir prendre ensuite ?

C'est à partir de ces réponses que les compteurs, les capteurs, les réseaux de communication, les SIG, les applications métiers et les plateformes de données trouvent leur place. Pas avant.

La dernière étape reste politique

Observer, comprendre, agir : la formule est simple, mais elle décrit une chaîne complète, de la mesure prise sur le terrain jusqu'à l'arbitrage d'un budget d'investissement.

Les objets connectés rendent mesurables des phénomènes qui ne l'étaient pas. Les plateformes de données permettent de rapprocher ces observations et de leur donner un sens. La dernière étape, elle, reste humaine. Régis Banquet ouvrait la table ronde en le disant sans détour : l'eau est un sujet éminemment politique, et les sujets techniques abordés ce jour-là n'ont d'intérêt que s'ils aident à prendre les bonnes décisions politiques. Ce qu'il réclame ensuite — de la clarté, une vision de long terme et du courage — ne s'obtient pas en installant des capteurs.

La donnée ne gère pas l'eau à la place des territoires. Elle leur permet de voir plus tôt, de comprendre plus finement et d'agir avec davantage d'éléments en main.

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